PINASSE CAFÉ

OSTRÉICULTEURS, UNE HISTOIRE DE FAMILLE

 

Missionée par le Pinasse Post pour faire le portrait d’un ostréiculteur, je suis en quête de la perle rare au pays d’Ostréa. On m’a parlé de Doudou, une figure du coin que je trouverai immanquablement l’après midi au terrain de boules,

 

haut lieu social du Ferret. Pour l’authenticité je vais être gâtée ; visiblement échaudé par une rencontre récente, Doudou m’envoie « bouler ». « Vous n’avez qu’à aller voir les jeunes, moi c’est fini, je ne veux plus entendre parler des journalistes ! ». J’ai beau lui dire que le Pinasse Post est un vrai faux-journal, en vrai Gascon, il ne veut rien entendre.

 

Le lendemain, à côté de la plage du Mimbeau, je retrouve donc son fils et sa belle - fille à la cabane « chez Doudou, les huîtres au bon goût ». Maria et Jean Michel sont des enfants du pays mais rien ne prédestinait ces deux là à devenir ostréiculteurs. Maria était traductrice et interprète de portugais et on sait bien que les huîtres du Bassin ne parlent plus lusitanien depuis le remplacement par la variété japonaise des huîtres portugaises décimées par une maladie au début des années soixante-dix. Chez Jean Michel, on est ostréiculteur de père en fils depuis des générations. Au départ, Il avait choisi malgré tout d’être électricien automobile d’autant qu’il n’aime pas les huîtres. Pourtant quand sa mère a pris sa retraite il y a quinze ans, ils ont décidé d’abandonner leur travail respectif et leur vie citadine pour reprendre l’exploitation. Certes le métier d’ostréiculteur est rude, on ne compte pas ses heures ni ses week-end mais le Bassin, c’est le Bassin, et pour ce cadre-là, beaucoup se damneraient ! 

 

Pas question cependant dans la profession de chausser les bottes des parents sans reprendre le chemin de l’école. Après huit mois au Lycée de la Mer de Gujan, de l’autre côté du Bassin, Ils peuvent alors continuer d’exploiter les trois parcs que leur a concédés le domaine maritime à Bélisaire, au Courbey et au banc d’Arguin. Là, les huîtres prospèrent car immergées plus longtemps, elles sont selon l’expression de Jean-Michel « à table toute la journée ». Bélisaire comme toute la côte du Ferret jusqu’à Piraillan est propice à la fixation des naissains. Ces larves d’huîtres naissent dans le Bassin et une fois fixées sur les collecteurs, elles sont récupérées par les ostréiculteurs qui les calibrent et les répartissent selon leur taille dans des poches au maillage plus ou moins serré. Jean Michel et Maria se refusent à produire des huîtres triploïdes. Ces huîtres nées en écloseries sont des organismes vivants modifiés et représentent actuellement environ cinquante pour cent de la production. Cela pourrait pourtant être drôlement rentable ! Cette huître stérile à la croissance deux fois plus rapide qu’une huître naturelle a aussi l’avantage de ne pas être laiteuse l’été. Sans être les José Bové de la filière conchylicole - au travers de l’association Ostréiculteurs traditionnels - Jean-Michel et Maria militent pour un étiquetage afin que le consommateur choisisse en connaissance de cause entre une huître née en mer ou une huître née en « écloserie ». Ces huîtres triploïdes sont aussi accusées d’avoir appauvri le patrimoine génétique du bivalve et d’avoir rendu les huîtres plus sensibles à un herpès virus, qui de 2008 à 2011 a décimé soixante à quatre vingt dix pour cent des naissains d’huîtres selon les exploitations.

Le métier est-il aussi difficile qu’avant ? Jean-Michel et Maria répondent que la modernisation facilite beaucoup certaines tâches avec :

• une manutention moindre grâce aux grues, aux palettes et aux poches plus maniables que les tuiles.

• un calibrage à la machine alors qu’il se faisait uniquement à la main autrefois.

• des bateaux plus puissants : il faut dix minutes pour aller au banc d’Arguin au lieu d’une heure et demie avant.

 

Résultat : Il y a moins d’ostréiculteurs qu’avant pour une production plus importante. Du temps de leurs parents, sur un cycle de trois ans, un ostréiculteur perdait en moyenne quatre vingt pour cent de sa production et ce ratio est passé à quarante pour cent. Les contrôles sont par contre beaucoup plus contraignants. Le Bassin est cartographié par zones et toutes les semaines l’Ifremer contrôle la qualité de l’eau dans chacune des zones. Tous les jeudis Maria et Jean-Michel reçoivent un sms les autorisant ou non à commercialiser les huîtres de leurs parcs. En cas d’interdiction, ils sont autorisés à vendre uniquement les huîtres qui se trouvaient dans leur claire hors des parcs à huîtres.

 

Ils vivent aussi au rythme du tourisme. Au marché Maria tient un stand de dégustation avec une belle fresque en azulejos. Ils ne font pas de dégustation directement à la cabane comme tant d’ostréiculteurs qui deviennent plus commerçants que producteurs en proposant en outre des bulots et des crevettes pas vraiment made in Bassin d’Arcachon. Ils déplorent cependant certains effets pervers du tourisme. Quand on ne bénéficie pas comme eux d’une maison du domaine public maritime, se loger avec les prix prohibitifs qui se pratiquent au Cap Ferret, devient un casse-tête pour leurs employés ou leurs saisonniers. 

Les ostréiculteurs vivent au rythme des marées. Ils commencent très tôt et le soir ils sont aux premières loges pour déguster un verre de vin blanc et une douzaine d’huîtres, sauf Jean Michel qui ne les apprécie toujours pas. Dommage !